Surdité et outils numériques : quels changements dans les usages au quotidien ?

17 février 2026

Comprendre la diversité des expériences numériques liées à la surdité

L’évolution des outils numériques a bouleversé le quotidien de toutes et tous, mais la manière dont on interagit avec ces technologies reste façonnée par les spécificités de chacun. Pour les personnes sourdes ou malentendantes, l’accès, l’usage et l’appropriation des outils numériques présentent des enjeux uniques. Selon Santé Publique France, on recense en 2021 près de 7 millions de personnes avec une déficience auditive en France, dont 500 000 présentent une surdité profonde ou sévère (Santé Publique France). Ces chiffres illustrent l’importance de rendre l’univers numérique réellement accessible et inclusif.

Obstacles rencontrés dans l’usage numérique : entre défis et adaptations

Les difficultés rencontrées par les personnes sourdes ou malentendantes dans l’univers numérique ne sont pas toujours immédiatement visibles. Pourtant, elles sont diverses :

  • Préséance de l’audio : de nombreuses applications et sites web s’appuient sur des messages vocaux non sous-titrés, des boutons interactifs audio, ou des centres de notifications sonores qui échappent à leur attention.
  • Barrières linguistiques : la lecture labiale et la Langue des Signes Française (LSF) sont rarement intégrées nativement dans les plateformes numériques.
  • Sous-titrage absent ou inadapté : selon le CSA, près de 80 % des vidéos en ligne restent totalement ou partiellement non sous-titrées (CSA).
  • Applications et interfaces non universelles : notamment pour les tablettes et smartphones, les menus vocaux et les assistants digitaux sont rarement conçus pour les besoins spécifiques des utilisateurs sourds.

Malgré ces obstacles, les personnes sourdes et malentendantes développent des stratégies d’adaptations pour naviguer dans l’univers numérique au quotidien.

Innovations et outils numériques adaptés à la surdité : panorama actuel

La révolution numérique a pourtant aussi été une opportunité considérable pour améliorer l’autonomie des personnes sourdes ou malentendantes. Plusieurs innovations majeures ont marqué ces dernières années :

  • Applications de transcription instantanée : Des outils comme Ava, RogerVoice ou Google Live Transcribe permettent d’obtenir la transcription écrite en temps réel de conversations téléphoniques ou de réunions. Si la fiabilité varie encore selon la qualité de l’environnement sonore et l’accent, ces technologies ouvrent une nouvelle porte à l’inclusion (Ava Community).
  • Sous-titres automatiques sur les plateformes vidéo : YouTube propose aujourd’hui la génération automatique de sous-titres pour de très nombreuses langues, améliorant progressivement la précision grâce à l’intelligence artificielle. Netflix et France.tv généralisent peu à peu les sous-titres pour leurs programmes (Netflix Help Center).
  • Alarmes et notifications visuelles ou vibrantes : Plusieurs smartphones permettent désormais de remplacer les notifications sonores par un signal visuel (flash) ou vibratoire.
  • Outils de visioconférence intégrant la LSF : Certains logiciels, comme Zoom, facilitent l’ajout d’interprètes en LSF ou l’incrustation de fenêtres vidéos dédiées à la langue des signes, un progrès notable pour l’accès à l’éducation et à l’emploi (Zoom Support).

En parallèle, l’usage intensif de la messagerie instantanée (SMS, WhatsApp, Messenger) a permis aux personnes sourdes de contourner la barrière de l’oralité encore présente dans de nombreux services publics et privés.

Les réseaux sociaux, un espace d’expression et d’influence pour les personnes sourdes

Instagram, TikTok, YouTube ou Facebook sont devenus des espaces où la communauté sourde s’exprime, partage son expérience et sensibilise à l’accessibilité numérique. Des créateurs sourds, comme @el_surdos ou Chloé Langlois sur TikTok, rassemblent des dizaines de milliers d’abonnés en présentant le quotidien en langue des signes, décryptant des situations vécues ou proposant des tutoriels accessibles.

Ces usages montrent à quel point l’environnement numérique peut être créateur de lien, à condition d’être adapté. Ils offrent aussi un modèle pour de jeunes sourds en quête de représentation et d’exemples positifs.

Quelques chiffres marquants sur l’utilisation des outils numériques par les personnes sourdes

  • 80 % des jeunes sourds scolarisés utilisent un smartphone quotidiennement (source : surdi.info).
  • 88 % déclarent préférer communiquer par écrit (SMS, messagerie instantanée), contre 12 % par appels vocaux (Étude CNCPH 2021).
  • 57 % rencontrent des problèmes d’accessibilité lors de démarches administratives en ligne (étude Défenseur des droits 2022).
  • 95 % utilisent régulièrement des sous-titres lorsqu’ils visionnent des vidéos en ligne (CSA).

Exemples concrets d’adaptations dans la vie quotidienne

  • Au travail : De plus en plus d’entreprises mettent en place des outils collaboratifs accessibles. L’usage de Slack ou Teams, complété par les sous-titres automatiques dans Zoom, facilite les réunions. Toutefois, il reste du chemin, car beaucoup de visioconférences restent sans accessibilité directe en LSF ou transcription immédiate.
  • Dans la vie étudiante : À l’université Savoie Mont Blanc par exemple, certaines salles sont équipées pour accueillir des interprètes en LSF ou enregistrer les cours pour un sous-titrage ultérieur, mais l’effort dépend fortement de l’établissement.
  • Pour les démarches administratives : Les services publics proposent désormais le dispositif Accéo, permettant via webcam de se connecter à un opérateur de transcription écrite ou à un interprète en LSF. Néanmoins, les délais d’attente et l’absence d’accompagnement parfois dans les démarches découragent encore l’usage régulier (Accéo).

Accessibilité numérique : où en sommes-nous vraiment ?

La loi pour une République numérique (2016) impose à tous les services publics et à de nombreux acteurs privés de rendre leurs plateformes accessibles. La réalité reste cependant complexe : d’après une étude menée par l’APF France Handicap en 2023 :

  • Sur 100 sites administratifs français testés, seuls 14 étaient réellement utilisables pour une personne sourde ou malentendante.
  • L’absence de support en LSF, le manque de vidéos sous-titrées, ou la complexité de l’ergonomie sont les points de blocage les plus fréquemment cités (APF France handicap).

La plupart des grandes entreprises technologiques continuent de déployer des efforts notables, mais la personnalisation des interfaces, l’accès natif à la LSF et la pédagogie autour de la surdité manquent encore à l’appel dans la majorité des outils populaires.

Changer la culture numérique, pas uniquement la technologie

Rendre le numérique accessible à la surdité, ce n’est pas seulement une question d’innovation technique. C’est aussi une évolution culturelle : former les développeurs, impliquer les usagers sourds dans la création de solutions, promouvoir des contenus inclusifs sur les réseaux sociaux et dans les médias. Plusieurs associations comme Surdi France, la FNSF (Fédération Nationale des Sourds de France) ou l’URAPEDA Auvergne Rhône-Alpes interviennent régulièrement dans la formation ou le conseil auprès des collectivités locales pour accompagner cette évolution.

À noter que de plus en plus de plateformes sollicitent directement des retours d’usagers sourds pour améliorer leurs outils, une démarche positive qui permet de coller aux besoins du quotidien plutôt qu’à une accessibilité “théorique”.

Pour aller plus loin : comment agir à titre individuel et collectif ?

Chacun peut contribuer localement et dans sa sphère numérique à un usage plus inclusif pour tous :

  • Privilégier les contenus sous-titrés ou transcrits
  • Reporter les problèmes d’accessibilité aux plateformes concernées : la plupart disposent aujourd’hui d’un formulaire de signalement
  • Partager les bonnes pratiques en entreprise, à l’école, auprès des associations – par exemple en organisant des sessions de sensibilisation à la surdité
  • Encourager les développeurs et concepteurs de services à tester leurs produits avec de vrais usagers sourds ou malentendants, et à consulter des associations spécialisées

En Haute-Savoie, il existe des relais locaux et des permanences d’associations où s’informer, tester de nouveaux outils ou faire remonter ses difficultés. Parmi les organismes les plus actifs : URAPEDA Rhône-Alpes, la Maison Départementale des Personnes Handicapées de Haute-Savoie, et les médiateurs numériques formés à l’accessibilité.

Vers un numérique plus inclusif pour la surdité

La transformation du numérique pour l’inclusion des personnes sourdes ou malentendantes est en marche, portée par des innovations ainsi que par une mobilisation croissante des acteurs locaux et nationaux. Les progrès sont tangibles mais les défis, notamment en termes de diversité des besoins, de formation des professionnels et de création de contenus accessibles, restent d’actualité.

Ce sont les petits gestes au quotidien, l’implication des associations et l’attention croissante portée à l’accessibilité qui dessinent aujourd’hui un environnement numérique plus juste et ouvert à tous, où chaque voix – signée, écrite ou parlée – peut être entendue.

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