Déplacements au quotidien : la surdité limite-t-elle vraiment l’autonomie ?

7 février 2026

Surdité : quelles réalités derrière la question de l’autonomie ?

Chacun aspire à se déplacer librement, en toute sécurité, que ce soit à pied, en voiture ou via les transports en commun. Pour les personnes sourdes ou malentendantes, ce souhait se heurte parfois à des obstacles inattendus. En France, la surdité touche environ 6 % de la population, tous âges confondus (CNSA, 2021). Cette réalité interroge le rapport à l’autonomie au quotidien, notamment pour circuler dans la ville, se rendre au travail ou rendre visite à ses proches.

Mais la surdité rend-elle systématiquement dépendant d’autrui pour se déplacer en toute sécurité ? Les réponses sont nuancées, à la croisée des situations individuelles, des environnements et des ressources d’accompagnement disponibles.

Quand la surdité complique la mobilité… et pourquoi

Tout déplacement nécessite de percevoir, d’interpréter et de réagir à une multitude de signaux : sonores, visuels et contextuels. La surdité n’affecte pas la mobilité physique, mais prive (en tout ou partie) de l’accès aux informations auditives qui contribuent à la sécurité et à la fluidité des déplacements.

Des exemples concrets de difficultés rencontrées

  • Dans la rue ou sur la route : Ne pas entendre l’arrivée d’un véhicule, un avertissement sonore (klaxon, sirène, sonnette de vélo) ou une annonce de travaux localisés complique la gestion des imprévus.
  • Dans les transports en commun : Les changements de quai ou d’itinéraire sont souvent annoncés oralement. Les personnes sourdes risquent de manquer un bus, de descendre à la mauvaise station, ou de ne pas être informées d’une situation d’urgence.
  • En cas de danger : Impossible d’être alerté par une alarme incendie sonore ou un message d’évacuation diffusé au micro, notamment dans des lieux publics ou professionnels non équipés de dispositifs visuels.
  • Conduite automobile : Conduire sans percevoir les signaux sonores extérieurs (sirènes de véhicules prioritaires, avertissements d’autres conducteurs) impose une vigilance accrue et une adaptation des comportements.

Une étude menée par la Fondation Pour l’Audition en 2020 révèle que plus de 68 % des sourds post-linguaux signalent des difficultés dans au moins une situation de déplacement au quotidien. Parmi eux, la compréhension des annonces de transport et la perception des alertes figurent en tête de liste des obstacles rapportés.

Mobilité et autonomie : de fortes variations selon les situations

Il serait réducteur de penser que toutes les personnes sourdes ou malentendantes font face aux mêmes limitations. Plusieurs facteurs modulent leur degré d’autonomie :

  • Le degré de surdité : Une surdité profonde prive presque totalement de la perception des signaux sonores, alors qu’une surdité légère ou moyenne permet souvent de repérer certains bruits d’ambiance ou d’alerte.
  • L’âge d’apparition : Les adultes devenus sourds ont parfois moins développé d’alternatives visuelles que les personnes sourdes de naissance, qui ont appris à observer différemment leur environnement.
  • L’environnement : Les villes dotées d’équipements accessibles (signalétiques lumineuses, panneaux électroniques, alarmes avec flashs) réduisent significativement le risque de perte d’autonomie.
  • L’accès à des aides techniques ou humaines : Téléphones adaptés, applications de transcription en temps réel, accompagnateurs ou services d’interprètes influencent fortement l’expérience de mobilité.

Une enquête IFOP pour l’association JNA (Journée Nationale de l’Audition, 2023) montre que 32 % des personnes sourdes disent devoir parfois renoncer à un déplacement par peur de ne pas comprendre ou d’être en danger – en particulier dans les contextes nouveaux ou bondés. À l’inverse, dans les espaces connus et adaptés, l’autonomie est préservée dans la majorité des cas.

Le cas des transports en commun : focus sur l’accessibilité en France

L’accessibilité des transports collectifs s’est notablement améliorée ces dernières années, portée par la réglementation (Loi du 11 février 2005) qui impose des adaptations pour tous les types de handicap, y compris la surdité.

  • Panneaux lumineux et écrans dynamiques : Ils sont devenus la règle dans les gares SNCF, une large majorité de réseaux tramway et de bus urbains. Près de 85 % des grandes villes françaises disposent aujourd’hui de supports d’informations écrits en temps réel (Entreprises.gouv.fr).
  • Applications et SMS d’alerte : De nombreux réseaux proposent désormais de recevoir des notifications en cas de perturbation, bien que cela demande d’avoir un smartphone et de savoir l’utiliser.
  • Annonceurs visuels à bord : Les métros récents/modernisés affichent systématiquement les arrêts desservis, mais ce n’est pas encore universel sur tous les réseaux de bus (hors grandes agglomérations).

Malgré ces progrès, l’accessibilité n’est pas uniforme. En zones rurales ou montagneuses, l’absence de tels dispositifs rend la vigilance supplémentaire indispensable, renforçant l’inégalité d’accès à l’autonomie selon le territoire de vie.

Danger, isolement, renoncement : ce que signifie une mobilité restreinte

Au-delà de la gêne pratique, ce sont aussi des sentiments d’exclusion et d’anxiété qui apparaissent en cas de mobilité dégradée. Plusieurs conséquences sont recensées dans la littérature spécialisée (Fondation Pour l'Audition) :

  • Renoncement à participer à des activités sociales, culturelles ou sportives, faute de s’y sentir en sécurité ou bienvenu.
  • Difficultés professionnelles : retards à des rendez-vous, absences en cas d’alerte non perçue.
  • Dépendance accrue à un proche pour les trajets complexes ou inhabituels (notamment chez les personnes âgées, également concernées par le cumul avec la déficience visuelle).

Le Laboratoire d’Acoustique de l’Université du Mans pointe aussi le surcoût cognitif : la nécessité de redoubler d’attention pour capter l’environnement visuel, croiser les regards, scruter la signalétique. Ce surcroît de vigilance fatigue, peut générer du stress, et, à terme, décourager l’accès à certains lieux.

Stratégies et solutions pour préserver l’autonomie

Face à ces défis, de nombreuses solutions existent pour maintenir, voire renforcer l’autonomie : elles sont à la fois individuelles, techniques et collectives.

Ce que peuvent faire les personnes sourdes ou malentendantes

  • Anticiper les parcours : Se renseigner en amont sur les plans de transports, identifier les supports visuels, utiliser les applications GPS adaptées (comme Maps.me ou Citymapper).
  • Mobiliser le soutien d’un réseau : Se signaler auprès des conducteurs ou du personnel si besoin, informer de sa situation en cas de déplacement inhabituel.
  • Se former à la lecture labiale ou au langage des signes : Cela peut faciliter grandement les interactions dans l’espace public.
  • Utiliser une carte ou un badge : Certains portent sur eux une carte de besoins spécifiques ou un badge « Sourd(e) » pour faciliter la communication en cas de problème.
  • Recourir aux applications mobiles dédiées : Transcription instantanée (Ava, RogerVoice), messages automatisés pour alerter en cas de danger.

Outils et dispositifs collectifs

  • Installations visuelles dans l’espace public (signalétiques lumineuses, flashs, marquages au sol contrastés, plans lisibles à la fois visuellement et tactilement).
  • Services d’accompagnement pour trajets complexes : Certaines associations ou MDPH (Maisons Départementales des Personnes Handicapées) proposent le financement ou la mise en place d’un accompagnateur.
  • Formation du personnel d’accueil et des conducteurs à la surdité, à la communication non-verbale et à l’attention accrue portée au public en situation de handicap.
  • Systèmes d’alerte accessibles dans les bâtiments accueillant du public (hôpitaux, mairies, établissements scolaires).

La législation : un levier pour plus d’égalité dans les déplacements

En France, la Loi d’égalité des droits et des chances (2005) a impulsé de nombreux progrès, mais le terrain reste inégal. À ce jour, seuls 57 % des ERP (établissements recevant du public) sont estimés conformes en matière d’accessibilité pour les publics sourds et malentendants (L’Étudiant Educpros, 2023).

Il existe des aides financières (PCH, cartes d’invalidité, aides au transport) et des démarches auprès de la MDPH pour les personnes dont la surdité limite réellement l’autonomie. Selon les départements et l’âge, elles peuvent ouvrir droit à la gratuité ou à la prise en charge de certains trajets, à la sollicitation d’un service de transport adapté (TPMR) ou à l’aménagement d’un accompagnement spécifique.

Zoom Haute-Savoie : spécificités régionales et adresses utiles

  • Reseau SIBRA à Annecy propose déjà une application mobile avec notifications en temps réel, et plusieurs arrêts sont désormais équipés de panneaux d’affichage lumineux.
  • Association Surdi 74 intervient dans l’accompagnement aux démarches d’accessibilité et la sensibilisation du public. (Surdi74)
  • MDPH 74 : possibilité d’obtenir une aide humaine ponctuelle ou régulière pour les déplacements les plus complexes - sur dossier.

N’hésitez pas à solliciter les Centres de Ressources départementaux (CREDA) ou à contacter la Fédération Française des Sourds pour obtenir une liste mise à jour des dispositifs actifs dans le département.

Un quotidien à adapter, mais une autonomie possible pour tous

La surdité, même profonde, n’empêche pas en elle-même de rester maître de ses déplacements. Les principaux obstacles résident moins dans la perte de l’audition que dans l’inadaptation de l’environnement et l’insuffisance d’information. Grâce à la technologie, à l’engagement associatif et avec le concours de l’entourage et des collectivités, l’autonomie quotidienne demeure un objectif atteignable pour la grande majorité, à condition de préserver l’accessibilité partout et pour tous.

Les progrès déjà enregistrés montrent que l’inclusion est un chemin collectif. À chaque acteur – usagers, familles, institutions, collectivités locales – d’y jouer un rôle pour transformer la mobilité en droit réel. Il reste encore de nombreux verrous à lever, mais les solutions existent et se multiplient… À chacun de s’en saisir, pour que la liberté de se déplacer reste un pilier du vivre ensemble.

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