Quels chemins possibles pour un enfant sourd à l’école ordinaire ?

27 décembre 2025

Le cadre légal : le droit à l’école ordinaire affirmé

Depuis la loi du 11 février 2005, chaque enfant en situation de handicap doit, de droit, pouvoir être scolarisé en milieu ordinaire. Ce texte fait date en instaurant le principe d’inclusion scolaire (source : Légifrance). L’Éducation nationale a pour mission de proposer des adaptations et des compensations pour permettre à chaque élève, quelle que soit sa situation, de bénéficier d’un enseignement équitable.

  • Article L112-1 du Code de l’éducation : “Tout enfant présentant un handicap est inscrit dans l’école la plus proche de son domicile, qui constitue son établissement de référence.”
  • En 2020-2021, 70 % des élèves en situation de handicap sont scolarisés en classe ordinaire en France.
  • Ils étaient seulement 34 % en 2006 (source : Ministère de l’Éducation nationale).

La surdité est multiple : environ 6000 enfants sourds naissent chaque année en France, selon la Fédération nationale des Sourds de France.

Qu’entend-on par « scolarité classique » chez un enfant sourd ?

Il n’existe pas une seule façon d’être élève sourd en classe ordinaire. Le terme “scolarité classique” désigne ici le fait d’être inscrit dans une école maternelle, primaire, un collège ou lycée ordinaire, au sein d’une classe avec des élèves entendants. Trois modèles principaux coexistent en fonction du degré de surdité, du projet linguistique, des besoins et des ressources locales :

  • L’inclusion individuelle : l’enfant est dans une classe ordinaire avec ou sans accompagnement spécifique.
  • Les dispositifs ULIS : Unité Localisée pour l’Inclusion Scolaire, qui permet à quelques élèves en situation de handicap de rejoindre une classe d’âge tout en bénéficiant de temps de regroupement adapté avec un enseignant spécialisé.
  • Les dispositifs bilingues : (LSF/français écrit), encore rares en France, où la Langue des Signes Française est utilisée comme langue d’enseignement (ex. à Chambéry ou Lyon).

Quels accompagnements et aménagements possibles en Haute-Savoie ?

Pour combler le fossé entre besoins particuliers et école “classique”, plusieurs dispositifs existent, pilotés par l’Education Nationale, la MDPH (Maison départementale des personnes handicapées), et divers professionnels extérieurs.

Les outils et aménagements mis en place

  • Accompagnants des Élèves en Situation de Handicap (AESH) : ils interviennent au quotidien pour soutenir l’élève dans la compréhension, la prise de notes, la gestion du matériel adapté, etc.
  • Matériel adapté :
    • Micro HF (fréquence radio FM ou Bluetooth) à destination de l’enfant et de l’enseignant,
    • Boucle magnétique,
    • Traduction simultanée en LSF si besoin via interprète,
    • Prise en charge d’un système de sous-titrage ou codeur LPC (Langue française Parlée Complétée),
    • Supports visuels,
    • Temps supplémentaires pour évaluer les compétences.
  • Projet personnalisé de scolarisation (PPS) : élaboré par l’équipe éducative en lien avec la famille et la MDPH, il détaille les besoins et adaptations nécessaires (ex. emploi du temps aménagé, accès aux examens, accompagnement orthophonique, etc.).
  • Intervenants extérieurs : orthophoniste, éducateur spécialisé, codeur, interprète LSF, ERSH (enseignant référent pour la scolarisation des élèves en situation de handicap).

En Haute-Savoie, le pôle DITEP/SESSAD Malentendants (Annecy), l’APEDA, ou encore des associations locales comme Surdi 74 proposent accompagnements familiaux et conseils pour faciliter la vie à l’école.

Quelques chiffres et réalités locales

  • Environ 450 enfants sourds ou malentendants sont suivis par la MDPH 74 (source 2023).
  • Sur ces enfants, la majorité est effectivement scolarisée en classe ordinaire, parfois avec accompagnement.
  • Moins de 10% sont orientés en établissements spécialisés dans le département.
  • Deux ULIS spécifiques “troubles de l’audition” existent en Haute-Savoie : l’une à Annecy, l’autre à Annemasse.

Facteurs de réussite et limites de l’inclusion à l’école ordinaire

L’intégration d’un enfant sourd en scolarité classique est rarement un long fleuve tranquille. Plusieurs éléments-clé favorisent le succès du parcours :

  • Détection précoce et appareillage adapté : Un repérage rapide de la surdité et un appareillage (contour d’oreille, implants cochléaires…) bien ajusté sont essentiels (source CNAM).
  • Implication des familles : L’accompagnement parental, l’étroite collaboration avec l’équipe éducative, et parfois l’apprentissage de la LSF sont des leviers fondamentaux.
  • Formation et sensibilisation de l’équipe pédagogique : Les enseignants spécialement formés à la surdité, ou au moins sensibilisés, sont encore trop rares. Des modules de formation existent (INJS, INSHEA), mais restent peu appliqués à grande échelle.
  • Qualité de l’environnement sonore et visuel : Les salles de classe bruyantes, mal éclairées, ou l’absence de matériel adapté nuisent fortement à la participation de l’élève.
  • Permanence du suivi médico-éducatif : Orthophonie, psychomotricité, suivi SESSAD : la continuité est indispensable pour un parcours fluide. Les délais d’accès à ces professionnels en Haute-Savoie sont parfois longs, ce qui peut freiner la réussite.

Les principaux freins identifiés sont notamment :

  • Le manque de coordination entre les intervenants (école, famille, SESSAD, orthophonistes, MDPH).
  • La carence de professionnels de la LSF en milieu scolaire (13 codeurs LfPC et 4 interprètes LSF recensés en Savoie et Haute-Savoie en 2022, source INSHEA).
  • Des visions parfois restreintes du “potentiel” des enfants sourds, conduisant à des attentes amoindries.
  • Un accès très inégal aux dispositifs dits bilingues (LSF/français), limités à une poignée d’établissements à l’échelle nationale.
  • Des difficultés supplémentaires pour les familles migrantes ou isolées qui peinent encore à “naviguer” dans le système.

Qu’en disent les familles et les jeunes eux-mêmes ?

Les expériences de scolarisation en milieu ordinaire sont aussi diverses que les enfants eux-mêmes. Plusieurs associations, comme l’APEDA France ou Surdi Info, font remonter des avis contrastés :

  • Des réussites marquées par un cercle vertueux : un cadre inclusif, un PPS ajusté, une collaboration de tous les acteurs, et une valorisation des compétences de l’élève sourd peuvent conduire à d’excellents parcours, y compris jusqu’au baccalauréat général, à l’université ou en alternance.
  • Des écueils récurrents : isolement social, épuisement des familles pour “porter” les démarches, sous-estimation des besoins linguistiques, manque de continuité des dispositifs lors du passage d’un niveau à un autre.

Anecdote nationale marquante : la toute première élève sourde de naissance, bachelière scientifique en 2008 à Paris, est désormais ingénieure et militante, ayant eu un parcours scolaire en inclusion avec interprète LSF. Selon La Dépêche, chaque année, on compte environ 250 bacheliers sourds ou malentendants, tous bacs confondus, en France.

L’essentiel pour une scolarité réussie : personnaliser, dialoguer, résister aux idées reçues

L’inclusion scolaire des enfants sourds en “milieu ordinaire” est aujourd’hui une réalité largement éprouvée, même si elle demeure un défi permanent. Il est impératif d’adapter le projet à chaque enfant, sans céder aux schémas préétablis – ni “tout-milieu ordinaire”, ni “tout-spécialisé”. Le dialogue entre école, famille, professionnels et associations, et la prise en compte des aspirations de l’enfant doivent rester au centre du dispositif.

Réseaux de parents, professionnels impliqués, expériences inspirantes et initiatives locales – voilà autant de ressources à mobiliser. Les associations comme Surdi 74, APEDA, la FNSF, et les pôles d’accompagnement éducatif de Haute-Savoie offrent soutien, expertise et partage de bonnes pratiques pour faire de chaque parcours une chance et non un parcours du combattant.

L’école ordinaire, avec ses atouts et ses limites, a beaucoup à gagner de l’expérience des élèves sourds, tout comme la société dans son ensemble a à apprendre de ce défi collectif qu’est l’inclusion, en Haute-Savoie comme ailleurs.

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