Surdité et soins médicaux : comprendre les obstacles pour mieux y répondre

10 février 2026

Des consultations médicales marquées par des incompréhensions

Rencontrer un professionnel de santé implique d’exprimer ses symptômes, de comprendre des consignes, d’expliquer son ressenti – des gestes qui semblent simples mais qui deviennent complexes pour une personne sourde, surtout sans interprète ni adaptation.

  • Communication orale : Beaucoup de soignants ne maîtrisent pas la LSF. Même avec la lecture labiale, environ 30 % des mots restent inintelligibles (source : Société Française d’Audiologie). Accent régional, masque chirurgical, fatigue : autant de facteurs aggravants qui s’ajoutent encore aujourd’hui depuis la crise sanitaire.
  • Risque d’erreur et diagnostic retardé : Lorsque l’expression des symptômes est limitée ou mal comprise, le risque d’erreur augmente. Des études montrent que les patients sourds effectuent 3 fois plus de visites aux urgences et sont plus fréquemment orientés vers des examens complémentaires (source : Journal of General Internal Medicine, 2017).
  • Barrière à l'information : De nombreux supports d’information (brochures, vidéos explicatives, consignes écrites) ne sont pas adaptés à la LSF ou au Facile à Lire et à Comprendre (FALC), écartant une partie des patients des campagnes de prévention.

Les situations d’urgence : enjeux vitaux et stress amplifié

Appeler le 15, le 18 ou le 112 est une évidence pour la plupart d’entre nous. Pour les personnes sourdes, la démarche n’a rien d’aisé. Le Service d'Accès aux Soins pour les Sourds (SAS) n’est pas encore accessible partout et les dispositifs de communication alternatifs (SMS, applications) ne sont pas toujours connus ou utilisés.

  • Sous-détection des symptômes : Les urgences chiffrent un taux de prise en charge retardée 2 à 3 fois plus fréquent chez les personnes ayant une déficience auditive sévère (Inserm, 2022).
  • Situation de crise : A l’hôpital, en l’absence d’interprète ou de personnel formé, certains usagers se retrouvent isolés, privé d'information sur leur état ou les interventions prévues. Près de 56 % des adultes sourds déclarent n’avoir jamais pu échanger oralement avec le médecin dans une situation d’urgence (Baromètre Handifaction 2022).
  • Barrière psychologique : L’appréhension d’une incompréhension peut conduire à un renoncement aux soins, voire à une éviction pure et simple des structures hospitalières.

L’accès au suivi médical au long cours : un parcours semé d’embûches

Au-delà des situations d’urgence, c’est dans le suivi quotidien que la surdité entrave parfois la qualité des soins.

  • Prise de rendez-vous : La majorité des cabinets médicaux communiquent principalement par téléphone. Certains établissements commencent à s’équiper de plateformes en ligne ou de mails mais de nombreux patients malentendants se heurtent encore à l’absence de solutions adaptées.
  • Préservation de l’intimité : Devoir toujours venir accompagné d’une personne entendante (parent, ami) pour traduire gêne l’autonomie et la confidentialité du patient sourd. Ce frein est souvent cité par les usagers, en particulier pour la santé mentale, la gynécologie, ou l’accompagnement des adolescents.
  • Suivi incomplet : L’absence d’explications accessibles peut entraîner des oublis de suivi (examens complémentaires, prises de sang, dépistages). Or, selon une étude menée en 2018 (Journal of Deaf Studies and Deaf Education), une personne sourde sur deux a déjà reporté un soin pour des raisons de barrière de communication.

Des spécificités régionales en Haute-Savoie et en France

En zone rurale comme en Haute-Savoie, les difficultés sont exacerbées par la dispersion des professionnels signants, l'éloignement des pôles hospitaliers et la rareté des interprètes en LSF. À Annecy et Annemasse, les délais d’obtention d’un interprète pour une consultation médicale excèdent parfois une semaine, voire 10 jours en période de vacances scolaires.

  • Faible nombre de professionnels formés : L’URPS Médecins Auvergne-Rhône-Alpes recense en 2023 moins de 1 % de médecins ayant suivi un module de sensibilisation à la surdité.
  • Mobilité : La nécessité de se déplacer jusqu’à Genève ou Lyon pour trouver un spécialiste signant est récurrente, impliquant des frais de transport non toujours remboursés.

Des solutions concrètes pour améliorer l’accessibilité

Malgré ces difficultés, des outils existent, parfois insuffisamment connus des usagers comme des professionnels.

  • Plateformes de relais téléphonique : Le dispositif Acceo permet aujourd’hui de contacter par tchat ou visio-interprétariat de nombreux services publics et établissements de santé (hôpitaux, CPAM, MDPH). Depuis 2018, tous les accueils téléphoniques sont théoriquement accessibles par ce biais, mais son usage reste peu développé en ville comme en campagne.
  • Interprétariat en LSF : Des associations telles qu’ALPC ou FNSF référencent des interprètes professionnels. Certaines consultations publiques (Hôpitaux, EHPAD) peuvent en réserver gratuitement pour les rendez-vous à l’avance (cf. circulaire interministérielle du 6 juillet 2015).
  • Formation des professionnels de santé : La Haute Autorité de Santé a publié en 2023 une recommandation incitant la formation continue à la communication adaptée (pictogrammes, reformulation écrite, connaissance de la LSF de base), dispositifs encouragés par la MDPH 74 lors de l’accompagnement des parcours de soins complexes.
  • Législation et droits : Depuis 2005, la loi sur l’égalité des droits et des chances prévoit la mise à disposition d’un interprète dans toute situation présentant un enjeu vital. En 2022, l’Assurance Maladie expérimente également une aide financière spécifique pour compenser les frais d’interprétariat.
  • Supports d'information adaptés : Certains établissements proposent des brochures santé en Facile à Lire et à Comprendre, ou en vidéo LSF. La plateforme Unanimes recense de nombreuses ressources validées.

L’importance de l’information et de la co-construction des solutions

Faire connaître les dispositifs, adapter les accueils et écouter les besoins des personnes concernées reste essentiel. Rien ne remplace le dialogue direct avec les usagers sourds eux-mêmes, qu’il s’agisse de patients, de parents d’enfants sourds ou d’adultes devenus malentendants. Les associations locales comme l’Association SURDI 74 ou les collectifs de professionnels œuvrent à relayer les besoins concrets et à mutualiser les bonnes pratiques, en Haute-Savoie comme dans les territoires voisins.

Le simple fait de s’assurer que le patient a compris son ordonnance, d’utiliser des supports visuels ou d’anticiper la venue d’un interprète change la donne dans la qualité du soin. D’après une étude du Ministère de la Santé (2021), les patients sourds suivis en établissement ayant mis en place des adaptations déclarent 35 % de satisfaction supplémentaire quant à leur prise en charge. Plus largement, la campagne “Zéro barrières, zéro gêne” souligne à quel point repenser les accueils bénéficie à tous, et pas seulement aux personnes sourdes.

Ouvrir la porte à un soin plus inclusif pour tous

L’accès aux soins pour les personnes sourdes ou malentendantes révèle toute l’importance de l’accessibilité universelle. Les obstacles ne sont pas tant liés à la surdité en elle-même, qu’à l’organisation actuelle du système médical, de l’accueil téléphonique à la prise de décision thérapeutique.

Les témoignages rapportent que chaque progrès compte : un médecin qui prend le temps d’écrire quelques mots, une secrétaire qui connaît le numéro SMS d’urgence, un hôpital qui affiche le pictogramme de boucle magnétique, un site internet réellement accessible… Ces gestes, encore trop rares, construisent jour après jour une santé plus juste. C’est un enjeu collectif en Haute-Savoie, et partout en France.

Pour aller plus loin, il reste crucial de faire connaître les dispositifs existants, de former les acteurs du soin, mais aussi de défendre l’égalité d’accès pour les patients sourds, avec ou sans équipements auditifs, en ville comme à la campagne. Un défi qui nous concerne tous, aujourd’hui et demain.

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