Surdité : les impacts insoupçonnés sur la santé mentale et le bien-être

1 février 2026

Surdité et santé mentale : des liens profonds qui restent trop souvent invisibles

La surdité n’est pas seulement un enjeu de communication. Elle touche beaucoup plus en profondeur la manière de vivre, de ressentir, d’interagir. Les conséquences sur la santé mentale et le bien-être restent parfois invisibles aux yeux de l’entourage ou des professionnels de santé, alors qu’elles sont pourtant essentielles. Comprendre ces enjeux permet d’agir plus tôt, de prévenir des difficultés et d’accompagner avec justesse, que l’on soit parent, proche, éducateur, soignant ou concerné soi-même par la surdité.

En France, environ 6 millions de personnes sont concernées par une déficience auditive quelconque (Insee), dont près de 500 000 avec une surdité sévère ou profonde. Or, selon la Fédération Française des Psychologues et de Psychologie, les troubles anxieux et dépressifs sont deux fois plus fréquents chez les personnes sourdes ou malentendantes que dans la population générale (FFPP).

Des facteurs de vulnérabilité spécifiques

La surdité, surtout lorsqu’elle survient tôt dans la vie, engendre des situations de vulnérabilité particulières. Plusieurs mécanismes expliquent un risque accru de troubles psychiques comme l’anxiété, la dépression, voire la perte d’estime de soi.

  • Barrières de communication : Comprendre et être compris reste le premier défi quotidien. Cette "fatigue de communication" peut engendrer épuisement, frustration et sentiment d’isolement.
  • Isolement social : L’accès difficile aux conversations, aux discussions de groupe, aux activités collectives, renforce souvent la solitude.
  • Discrimination et stigmatisation : La surdité, encore mal comprise, donne parfois lieu à des stéréotypes, moqueries ou incompréhensions, altérant l’intégration sociale.
  • Sentiment de décalage identitaire : Surtout chez l’enfant ou l’adolescent, l’écart avec les pairs entendants, ou la difficulté à trouver sa place dans le monde des sourds et des entendants, crée une tension interne.

Ces facteurs ne sont pas inéluctables mais soulignent combien il est essentiel d’agir tôt et collectivement pour prévenir les risques psychiques.

Les effets de la surdité sur la santé mentale : ce que disent les études

Des recherches menées au niveau international donnent un éclairage précieux :

  • Près de 40 % des adultes sourds signalent avoir ressenti de la détresse psychologique significative au cours de leur vie, contre 20 % dans la population générale (Journal of Deaf Studies and Deaf Education, 2014).
  • Le risque suicidaire est 2 à 3 fois plus élevé chez les adolescents sourds que chez leurs pairs entendants (American Annals of the Deaf, 2014).
  • Les personnes sourdes ayant grandi dans un environnement mal adapté à leur besoin linguistique (par exemple, sans accès à la langue des signes) développent des symptômes de dépression ou d’anxiété de façon disproportionnée (Landsberger & Diaz-Drummond, 2012).

Une mauvaise santé mentale n’est jamais une fatalité, mais la vigilance est de mise. La précocité et la qualité de l’accompagnement psycho-social sont déterminantes.

Les défis émotionnels en fonction de l’âge

Chez l’enfant et l’adolescent

Les enjeux du développement du langage et des compétences socio-émotionnelles sont majeurs. Plusieurs études montrent que les enfants sourds ont, sans accompagnement spécifique, plus de difficultés à :

  • Reconnaître et nommer leurs propres émotions
  • Comprendre les subtilités des interactions sociales (ironie, humour, non-dits…)
  • Gérer la frustration ou le rejet par les pairs

Une recherche récente menée en Belgique (Université de Gand – 2022) indique que les enfants sourds/non implantés signalent plus de symptômes dépressifs, et que la présence d’un accompagnement en langue des signes réduit drastiquement ce risque.

Chez l’adulte

Le défi principal est l’insertion professionnelle et sociale : chômage, précarité et stress s’accumulent, notamment lorsqu’il n’y a pas d’accès effectif à l’information ou aux dispositifs d’accompagnement. Selon l'Agefiph, le taux de chômage des personnes sourdes atteint 30 %, soit trois fois plus que la moyenne nationale.

  • Des difficultés à former des liens d’amitié ou amoureux
  • Le risque de violences conjugales ou intrafamiliales, parfois majoré par la dépendance financière ou sociale
  • Des difficultés d’accès aux soins psychologiques adaptés

Chez les personnes âgées

La surdité liée à l’âge (presbyacousie) est encore trop souvent négligée. Selon le réseau France Audition, jusqu’à 80 % des plus de 80 ans souffrent de troubles auditifs, souvent non compensés, ce qui double le risque de dépression et multiplie par quatre le risque de déclin cognitif (Maladie d’Alzheimer, démence).

Isolement et qualité de vie : une vigilance constante

L’isolement social est le facteur de risque le plus documenté. Une synthèse de l’Anses recense :

  • Un taux d’isolement supérieur à 50 % parmi les personnes sourdes profondes adultes
  • Moins d'activités culturelles, sportives, associatives, en l’absence d’accessibilité
  • L'impact majeur sur l’espérance de vie, comparable à celle du tabagisme ou de l’obésité

Mais l’isolement n’est pas une fatalité. Le développement d’un réseau social adapté, la présence de pairs, l’implication dans la vie associative ou culturelle sourde sont des facteurs protecteurs (Journal Disability & Society, 2022).

Estime de soi et affirmation identitaire : le rôle du regard des autres

La construction de l’estime de soi se fait aussi au miroir du regard social. Trop souvent, l’environnement (école, famille, monde professionnel) renvoie à une forme d’infériorité ou d’ "anormalité". Les conséquences sont multiples :

  • Honte et culpabilité : l’impression de "déranger" ou d’être un fardeau
  • Auto-censure : moins de tentatives pour participer, pour oser, pour se projeter
  • Répercussions scolaires : moindre participation, difficultés à demander de l’aide

Des initiatives comme les programmes de pairs, le mentorat, ou tout simplement le fait d’avoir des modèles sourds positifs (conférenciers, sportifs, artistes, enseignants…) contribuent puissamment à restaurer la confiance et à lutter contre l’auto-stigmatisation.

Famille et proches : des répercussions à partager pour mieux avancer

L’impact psychologique de la surdité ne concerne pas uniquement la personne sourde : la famille, les frères et sœurs, le couple, sont souvent en première ligne.

  • Difficulté à s'adapter à la communication (apprentissage de la LSF, adaptation des habitudes...)
  • Sentiment d’impuissance ou d’épuisement chez les parents, parfois culpabilité si le diagnostic a été tardif
  • Solitude des aidants, qui peinent à trouver des espaces de parole ou de soutien spécifique

Des associations comme SurdiFrance ou UNAPEDA proposent, en Haute-Savoie également, des groupes de parole ou d’entraide pour briser la solitude des familles.

Stratégies pour préserver la santé mentale et le bien-être

Valoriser le bien-être psychique demande une attention concrète, dès l’annonce du diagnostic et tout au long du parcours.

  • Importance de la langue : L’accès à une langue complète – orale ET/OU langue des signes – est un facteur clé. Les enfants sourds ayant accès à la LSF dès le plus jeune âge présentent moins de troubles du comportement (Solidarité Surdité).
  • Accompagnement psychologique spécialisé : Il existe des psychologues sourds, ou sensibilisés à la surdité, en Haute-Savoie et sur le territoire national (FFPSurdite).
  • Participation associative : Clubs sportifs adaptés, associations culturelles, groupes de pairs…
  • Sensibilisation de l’entourage : À l’école, au travail, en famille, comprendre les besoins spécifiques fait toute la différence.
  • Accessibilité des soins (psychologues, médecins, accompagnants) : Adapter l’accueil, proposer l’interprétation, garantir la confidentialité.

Ne négligeons pas le rôle du repérage précoce et de l’orientation : une démarche psychologique ou sociale, même courte, peut jouer un effet protecteur durable.

Pistes et ressources locales en Haute-Savoie

En Haute-Savoie, plusieurs structures travaillent activement sur la santé mentale des personnes sourdes, sourdaveugles ou malentendantes :

  • Maison Départementale des Personnes Handicapées (MDPH 74) : Informations, orientation vers les professionnels locaux.
  • ULIS, Sessad, IME spécialisés : accompagnement médico-social et éducatif, accès à la LSF.
  • Pôle Surdité 74 : interface pour l’accès à l’accompagnement psychologique adapté.
  • FNSF : Fédération Nationale des Sourds de France, relais pour l’orientation et la défense des droits.
  • Reseau de psychologues LSF ou formés, consultables via les associations partenaires.
  • Groupes de parole pour parents et jeunes, proposés régulièrement sur Annemasse, Annecy ou Thonon-les-Bains

N’hésitez pas à solliciter ces ressources : briser la solitude, parler de ses difficultés, est déjà un pas décisif vers une meilleure santé mentale.

Aller plus loin : pourquoi la question du bien-être psychique doit rester une priorité

Il est parfois tentant de croire que la surdité ne concerne “que” l’audition, ou que les adaptations techniques suffisent. Pourtant, poser un diagnostic, proposer un appareillage ou une communication adaptée ne protège pas à lui seul des difficultés intimes, invisibles, qui peuvent miner le moral ou l’élan de vie.

Soutenir la santé mentale des personnes sourdes ou malentendantes, c’est donner à chacun la possibilité de s’épanouir, d’oser, d’imaginer, de prendre pleinement sa place – dans la famille, à l’école, au travail, dans la société toute entière.

Que l’on soit concerné directement ou indirectement, la première force reste le lien. Créer des ponts, assurer l’accessibilité, valoriser l’écoute, multiplier les ressources et oser parler, tous ensemble, de ce qui se joue sous la surface.

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